Innover pour se distinguer

Entrevue avec Philippe Pagé, maire de Saint-Camille

Innover pour se distinguer

Innover pour se distinguer 959 634 Visages regionaux

Pour illustrer des initiatives de municipalités inspirantes, on vous présente une entrevue réalisée avec le maire de St-Camille, monsieur Philippe Pagé et Marie-Ève Arbour, fondatrice de Visages régionaux. St-Camille, c’est un village qui a connu une remontée démographique remarquable grâce à l’audacieuse initiative des fermettes du Rang 13, un projet domiciliaire qui a permis d’attirer 23 nouvelles familles dans la municipalité.

Marie-Ève Arbour: Philippe, j’aimerais que tu nous parles un peu de toi, de ton parcours, et de ton implication dans le village qui t’a vu naître.

Philippe Pagé : Quand j’ai eu 10 ans, mes parents ont acheté une ferme porcine, et nous avons déménagé à St-Camille. Après mes études, je suis allé à Québec pour travailler comme conseiller politique au cabinet du ministre de la Santé. Je suis revenu m’établir à St-Camille en 2014 et je me suis rapidement impliqué dans plusieurs organismes du village; j’ai été président pendant 3 ans du P’tit Bonheur, et j’ai aussi été responsable du journal local. En 2017, le maire de la municipalité avait déjà mentionné qu’il ne souhaitait pas se représenter. J’ai sauté dans l’arène et j’ai été élu, il y a déjà 2 ans de ça.

Qu’est-ce que ça signifie pour toi, être maire de St-Camille?

Je dirais que c’est d’être un leader rassembleur et un conciliateur. À St-Camille, on avait beaucoup d’initiatives qui étaient géniales mais qui manquaient peut-être un peu de directions. On a donc commencé par établir nos priorités. Puis, on a fait une démarche de consultation auprès des citoyens pour voir où on se projetait dans 10 ans et quelle allait être notre stratégie pour parvenir aux objectifs qu’on allait se donner. Je considère donc que mon rôle est beaucoup de donner des idées, de dire où la direction s’en va. Je veux être certain que la communauté nous suive.

Votre fameux projet des fermettes du Rang 13 a permis à St-Camille d’attirer 23 nouvelles familles. Il y a beaucoup de gens qui s’intéressent à ce projet et qui aimeraient s’en inspirer. J’aimerais que tu nous parles un peu du contexte, du déroulement et d’où ça en est aujourd’hui.

À St-Camille, on a eu un long déclin démographique au courant des années 1900. On est passés d’environ 1600 personnes, avec plusieurs entreprises, à environ 400 personnes à la fin des années 90. Au début des années 2000, on s’est rendu compte que si on ne faisait rien, il y aurait de gros risques qu’on perde notre école. Sans école, une municipalité commence à perdre de l’attrait pour les jeunes familles. On s’est donc réunis pour déterminer quelles allaient être les stratégies qu’on devait mettre en place pour contrer ça.

Il y avait un terrain en zone blanche à l’extérieur du village qui était très agricole au début des années 1900. À la fin de la Première Guerre mondiale, avec l’exode rural qui s’est accéléré, plus personne ne vivait dans le secteur. Le propriétaire a été vraiment fantastique en prenant l’initiative de le lotir. Des personnes qui voulaient s’y établir ont formé la coopérative, qui a permis de construire deux routes, d’amener l’électricité et la fibre optique et d’attirer 23 nouvelles familles à s’y installer. 

Au départ, il y avait vraiment un projet de fermettes, mais on a été obligés de constater que ce volet a été moins réussi parce que les gens n’ont pas fait de l’agriculture leur métier, même si certains élèvent des animaux, ont des poules ou des gros jardins. Ça a amené un dynamisme au village : ces gens-là souhaitaient une vie plus simple, plus proche de la communauté, et voulaient s’impliquer. On est passés d’à peu près 400 personnes à la fin des années 90 à un bon 550. C’est un grand gain dont on est très fiers.

Les familles du Rang 13

C’est là qu’on comprend que d’avoir eu cette ouverture en tant que municipalité a permis d’avoir de belles réalisations. Plus tôt, tu as parlé du P’tit Bonheur dont tu as été président. Ça fait aussi partie des éléments qui sont importants dans le paysage de St-Camille, qui ont contribué à sa notoriété. As-tu l’impression qu’un lieu de rencontre comme celui-là est un incontournable pour un village?

Pour nous, c’est majeur. On dit souvent qu’avec la fin de la religion, les lieux de rencontre comme le perron de l’église n’existent plus. Nous, on est convaincus que d’avoir un lieu commun et démocratique où toutes les personnes du village peuvent se rencontrer, et ce, peu importe leurs horizons, c’est ce qui permet à la population de se connaître. Avec le projet du Rang 13, il y a beaucoup de familles qui sont venues s’installer, des gens qui avaient parfois des valeurs différentes des nôtres. Toutefois, un lieu de rencontre où tout le monde se réunit permet de connaître l’autre, de le comprendre et de le respecter. On peut ainsi aller plus vite et développer des projets aussi audacieux et innovants. Ici, on a vraiment une pluralité d’idées, et c’est très important pour nous de garder cette diversité-là.

Les petits milieux encouragent la proximité. En essayant d’être plus près des citoyens, on peut développer des projets qui vont leur ressembler.

Pour les gens qui ne connaissent pas Le P’tit Bonheur, il s’y passe quoi concrètement?

Le P’tit Bonheur, c’est plusieurs choses. C’est tout d’abord un centre culturel : ils font une programmation où il y a environ 12 ou 13 spectacles par année. Récemment, on a reçu les sœurs Boulay, Bernard Adamus, Paul Piché, bref, des artistes professionnels. Il y a aussi un bistro où ils font leur propre pizza avec des produits régionaux. À chaque vendredi midi, les gens vont en manger, et c’est justement là qu’ils discutent. Le P’tit Bonheur, c’est aussi un formidable outil de développement culturel : il mène beaucoup de projets, pour lesquels il a plusieurs partenaires, que ce soit le CIUSSS de l’Estrie – CHUS ou le gouvernement du Québec. Ça permet de beaucoup développer notre municipalité et c’est très névralgique pour notre village.

Le bistro du P’tit Bonheur

Dirais-tu que Le P’tit Bonheur agit un peu comme votre corporation de développement, ou il existe aussi une corporation de développement?

Nous avons aussi une corporation de développement qui est très active dans le communautaire, le développement des affaires et l’attraction des jeunes familles et des entreprises. Le P’tit Bonheur, sa spécialité, c’est le volet culturel, et même rural.

J’imagine que vous continuez à vous poser des questions pour agir et poursuivre votre belle lancée des 10 dernières années… Sur quoi travaillez-vous ces temps-ci à St-Camille?

On travaille sur plusieurs projets. Tout d’abord, il faut répondre aux besoins du marché en ajoutant des terrains. Le conseil municipal voulait s’attarder à cette problématique, et ce, dans une optique de développement durable. Cependant, on veut s’assurer de garder la cohérence et la vitalité du cœur villageois. On travaille donc avec les experts de Vivre en ville, une coopérative d’urbanisme spécialisée dans le milieu rural, pour créer un nouveau quartier dans le village. On a plein de bonnes idées : miser sur des maisons écoénergétiques, par exemple, et essayer que le quartier soit vivant tout en gardant le cachet du village pour permettre aux gens de vivre l’expérience St-Camille. On a besoin d’attirer des gens, mais il faut le faire intelligemment. On veut faire quelque chose en continu qui va nous permettre de garder une croissance soutenue.

On est aussi en train de faire une planification de nos loisirs avec la MRC pour que les gens qui nous visitent ne sentent pas qu’ils viennent dans un milieu ennuyeux. On veut que les jeunes aient une belle expérience du milieu rural pour qu’ils aient envie de revenir s’établir ici après leurs études.

Y a-t-il d’autres choses que tu aimerais nous dire par rapport à certaines stratégies ou à des actions auxquelles vous avez réfléchi pour améliorer votre attractivité envers les jeunes familles?

Ce que je dis souvent, c’est de miser sur ce qui rend nos communautés uniques. Vendre la proverbiale bonne qualité de vie, l’endroit où il fait bon vivre, tout le monde fait ça. Faire ce que tout le monde fait, ce n’est pas ce qui fait avancer nos communautés, la ruralité.

On n’a pas le choix d’être innovants si on veut continuer à exister, et c’est la responsabilité de chacun d’entre nous d’essayer de penser en-dehors de la boîte, d’être rafraîchissant et de trouver des nouvelles options plutôt que de simplement copier le voisin.

C’est souvent ça qu’on fait en premier lieu quand on (Visages régionaux) arrive dans un milieu. Avant de faire des campagnes de communication et des logos, on essaie de trouver comment le milieu se distingue dans l’identitaire et qui ne se retrouve pas nécessairement ailleurs. C’est l’équation du positionnement.

C’est sûr que c’est plus facile à dire qu’à faire, d’être uniques. C’est tout un travail, et je pense que Visages régionaux sert à ça, mais c’est un exercice qui est non négligeable. Le statu quo, ça pourrait être un jour la disparition de certains milieux. Si on veut continuer à rester, à être prospères, à avoir des emplois et une bonne qualité de vie, il faut s’y attarder tous ensemble. Je pense que c’est en innovant qu’on va y arriver.


Un grand merci à Philippe Pagé, maire de Saint-Camille, pour cette entrevue inspirante!

Philippe Pagé, maire de Sainte-Camille.
Source : Actualités l’Étincelle

Laissez un Commentaire